Émotions au travail : savoir vider la cuve avant qu’elle ne déborde

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Dans le monde professionnel, les émotions sont encore souvent perçues comme un sujet secondaire. Elles seraient quelque chose qu'il faudrait maîtriser, contrôler ou, dans certains cas, dissimuler. Pourtant, les connaissances scientifiques actuelles montrent qu'elles jouent un rôle central dans notre capacité à nous adapter à notre environnement, à prendre des décisions pertinentes et à préserver notre santé.

Les travaux du neuroscientifique Antonio Damasio ont largement contribué à démontrer que les émotions participent activement à nos processus de décision. Elles ne sont pas un frein à la performance ; elles constituent un système d'information permettant au cerveau d'évaluer en permanence les situations auxquelles il est confronté.

Dans le monde du travail, comme dans le sport de haut niveau, la véritable difficulté n'est donc pas d'éliminer les émotions, mais d'apprendre à reconnaître les messages qu'elles véhiculent et à mettre en place les stratégies adaptées pour y répondre.

Cette compétence devient aujourd'hui un enjeu majeur de prévention des risques psychosociaux (RPS), mais également de performance durable et de santé globale.

Nous ne basculons jamais du jour au lendemain

Lorsqu'un salarié se retrouve en situation d'épuisement professionnel, lorsqu'un manager perd progressivement sa capacité à prendre du recul ou lorsqu'une équipe entre dans une dynamique de tensions chroniques, il est fréquent d'entendre que « personne ne l'avait vu venir ».

Pourtant, les études menées par l'INRS et l'OMS montrent que les phénomènes de surcharge psychologique s'installent généralement de manière progressive. Bien avant l'apparition d'un burn-out ou d'un trouble anxieux, le cerveau et le corps envoient déjà de nombreux signaux d'alerte.

La difficulté réside dans le fait que nous avons appris à surveiller les indicateurs de performance de nos entreprises, mais beaucoup plus rarement ceux de notre propre fonctionnement.

Une fatigue persistante, une irritabilité inhabituelle, des troubles du sommeil, des difficultés de concentration, une perte de motivation ou encore des douleurs musculaires récurrentes peuvent constituer les premiers marqueurs d'un déséquilibre qui s'installe progressivement.

Ces manifestations ne doivent pas être considérées comme des faiblesses. Elles représentent souvent des mécanismes d'alerte permettant à l'organisme de signaler que ses capacités d'adaptation commencent à être dépassées.

La métaphore de la cuve : comprendre les mécanismes de surcharge

Pour illustrer ce phénomène, il est possible d'utiliser une image simple : celle d'une cuve.

Chaque jour, cette cuve se remplit sous l'effet de multiples facteurs :

  • les contraintes professionnelles
  • les responsabilités
  • les sollicitations numériques
  • les conflits
  • les changements organisationnels
  • les préoccupations personnelles
  • la fatigue physique
  • le manque de récupération
  • les émotions non exprimées ou non régulées

Lorsque les ressources de récupération sont suffisantes, le niveau de remplissage reste stable. L'individu s'adapte, récupère et retrouve progressivement son équilibre.

Le problème apparaît lorsque les entrées deviennent durablement supérieures aux sorties.

Dans ce cas, le niveau monte progressivement. Bien souvent, la personne continue à assurer ses missions, à répondre aux sollicitations et à maintenir son niveau d'engagement. Pourtant, sa marge d'adaptation diminue progressivement.

Puis survient ce que beaucoup décrivent comme « l'événement de trop » : une réunion difficile, un conflit, une réorganisation, une surcharge temporaire ou un problème personnel supplémentaire.

Cet événement n'est généralement pas la véritable cause du problème. Il agit plutôt comme le déclencheur visible d'un processus d'accumulation parfois engagé depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

Ce que le sport de haut niveau nous apprend

Cette notion de surcharge progressive est parfaitement connue dans le monde du sport de haut niveau.

Au cours de mon parcours d'athlète international puis d'accompagnant de l'équipe de France olympique, j'ai pu observer que les sportifs les plus performants n'étaient pas nécessairement ceux qui supportaient les plus fortes charges d'entraînement.

Les plus performants étaient souvent ceux qui savaient identifier le plus précocement les signaux faibles annonçant une baisse de leurs capacités d'adaptation.

Une récupération plus lente, une irritabilité inhabituelle, une perte de fluidité gestuelle, des difficultés de concentration ou une motivation en baisse constituaient autant d'indicateurs leur permettant d'ajuster leur fonctionnement avant que la situation ne se dégrade.

Dans le sport de haut niveau, cette compétence porte un nom : l'autorégulation.

Elle consiste à être capable d'observer son propre fonctionnement afin d'adapter ses comportements avant que l'organisme ne soit placé en situation d'échec.

Paradoxalement, cette compétence essentielle est encore très peu développée dans le monde professionnel.

Nous apprenons à gérer des projets, des budgets ou des équipes, mais rarement à gérer notre propre niveau de charge mentale.

Pourquoi nous ne réagissons pas tous de la même manière

L'une des principales limites des approches traditionnelles de gestion du stress réside dans leur caractère uniforme.

Or les recherches en neurosciences, en psychologie cognitive et les travaux sur les préférences motrices et cognitives montrent que deux individus confrontés à une situation identique peuvent développer des réactions très différentes.

Certaines personnes vont chercher à verbaliser leurs émotions.

D'autres auront besoin de s'isoler temporairement.

Certaines retrouveront leur énergie grâce au mouvement.

D'autres privilégieront le calme et la réflexion.

Certaines auront besoin d'un cadre très structuré.

D'autres fonctionneront davantage grâce à l'autonomie et à la liberté d'action.

Cette diversité explique pourquoi certaines solutions présentées comme universelles produisent parfois des résultats très variables d'une personne à l'autre.

L'apport de l'Intelligence Motrice et Décisionnelle®

C'est précisément dans cette logique qu'a été développée, par Cinésis, l'Intelligence Motrice et Décisionnelle® (IMD).

Inspirée du sport de haut niveau, des neurosciences, de la biomécanique et des travaux sur les préférences motrices et cognitives action types®, cette approche vise à mieux comprendre comment chaque individu traite l'information, prend ses décisions, gère son énergie et interagit avec son environnement.

L'objectif n'est pas de classer les individus dans des catégories figées, mais de leur permettre d'identifier leurs propres règles de fonctionnement.

Pourquoi certaines situations nous épuisent-elles davantage que d'autres ?

Pourquoi certaines stratégies de récupération sont-elles efficaces chez certains collaborateurs et inefficaces chez d'autres ?

Pourquoi certaines organisations de travail génèrent-elles davantage de tensions pour certains profils ?

Ces questions sont au cœur des démarches modernes de prévention.

Elles permettent de passer d'une approche standardisée à une logique d'individualisation inspirée de ce qui existe depuis longtemps dans l'accompagnement des sportifs de haut niveau.

Les émotions : un indicateur précieux de notre état d'équilibre

Pendant longtemps, les émotions ont été considérées comme des perturbateurs de performance.

Les connaissances actuelles montrent au contraire qu'elles constituent un outil d'adaptation particulièrement efficace.

La frustration peut signaler un besoin non satisfait.

L'anxiété peut révéler une perception d'incertitude ou de menace.

La colère peut indiquer qu'une limite personnelle est en train d'être franchie.

La tristesse peut parfois refléter un besoin de récupération ou un manque de ressources.

Ignorer systématiquement ces signaux revient à neutraliser les systèmes d'alerte dont dispose naturellement notre organisme.

Le véritable enjeu n'est donc pas de supprimer les émotions, mais d'apprendre à les reconnaître suffisamment tôt pour comprendre ce qu'elles nous indiquent.

Vider la cuve avant qu'elle ne déborde

Dans les entreprises, les démarches de prévention interviennent souvent lorsque les difficultés sont déjà installées.

Pourtant, comme le rappellent régulièrement les travaux de l'INRS, la prévention primaire consiste avant tout à agir en amont.

Cela implique notamment d'aider les individus à développer leur capacité d'autorégulation.

Autrement dit, à apprendre à faire redescendre régulièrement le niveau de remplissage de leur cuve.

Dans le sport de haut niveau, la récupération fait partie intégrante de la performance.

Aucun entraîneur n'imaginerait augmenter continuellement les charges d'entraînement sans prévoir des phases de récupération.

Pourtant, dans de nombreuses organisations, les temps de récupération sont encore perçus comme des interruptions de productivité alors qu'ils constituent souvent une condition indispensable à la performance durable.

Des routines simples mais individualisées

Les travaux de l'I.N.S.V, de l’I.N.S.E.R.M et de nombreuses publications internationales montrent que certaines stratégies permettent de limiter l'accumulation de charge mentale.

Parmi elles :

  • la respiration diaphragmatique
  • la cohérence cardiaque
  • les pauses actives
  • la marche
  • l'activité physique régulière
  • l'hydratation
  • les temps de déconnexion numérique
  • la récupération sociale
  • les périodes de calme et de réflexion

Cependant, l'efficacité de ces stratégies dépend largement du profil de l'individu.

C'est pourquoi les approches individualisées prennent aujourd'hui une place croissante dans les démarches de prévention et de qualité de vie au travail.

La connaissance de soi : une compétence de prévention

Dans un contexte où les entreprises cherchent à prévenir simultanément les troubles musculosquelettiques, les risques psychosociaux, l'absentéisme et les difficultés de performance, une évidence s'impose progressivement : la prévention ne peut plus être uniquement collective.

Elle doit également aider chacun à mieux comprendre son propre fonctionnement.

Identifier ses signaux de surcharge.

Reconnaître les situations qui consomment le plus d'énergie.

Comprendre les conditions qui favorisent sa récupération.

Mettre en place des routines adaptées à ses préférences motrices et cognitives.

Ces compétences constituent aujourd'hui de véritables leviers de santé durable.

Comme dans le sport de haut niveau, la performance ne repose pas sur la capacité à rester constamment sous pression. Elle repose davantage sur la capacité à alterner intelligemment les périodes d'engagement et les périodes de récupération.

Finalement, apprendre à gérer ses émotions ne consiste pas à les contrôler ou à les faire disparaître. Il s'agit plutôt d'apprendre à écouter les informations qu'elles nous transmettent afin d'ajuster notre fonctionnement avant que le corps ou le cerveau ne soient contraints de nous imposer un ralentissement.

Dans un monde professionnel marqué par l'accélération, l'incertitude et la multiplication des sollicitations, cette capacité à reconnaître les signaux faibles et à « vider la cuve » avant qu'elle ne déborde pourrait bien devenir l'une des compétences les plus importantes pour préserver durablement sa santé, son bien-être et sa performance.

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